Il y a quelque temps, à l'école de Maisach, j'ai assisté à une conférence passionnante d'une Allemande passionnée. Une prof m'a appris à la fin d'un de mes cours que les élèves de cette classe allaient écouter après la récré une femme écrivain de l'ancienne Allemagne de l'Est (RDA) et elle me conseillais d'y aller aussi si j'en avais le temps et l'envie. Ça m'intéressais et ça correspondait parfaitement à mes 90 minutes de trou avant le cours suivant.
Je suis donc allée en salle de musique rejoindre deux classes de 10ème (élèves de 15-16 ans) et quelques profs curieux pour écouter le témoignage de Carmen Rohrbach.Elle a commencé par nous parler de ces heures magnifiques vécues le jour de la chute du Mur de Berlin. Pour elle ça représente un événement historique majeur car c'est par une révolution de la Paix et non pour une fois par une guerre que des frontières étaient détruites. Mais c'est aussi un événement vécu de façon très personnelle : enfin la liberté retrouvée pour les Allemands de l'Est, un manque terrible et difficile à imaginer pour nous.

Carmen Rohrbach est née en l'Allemagne de l'Est, au sein d'une famille ni pour ni contre le régime communiste en place. Mais elle, sans savoir d'où lui venaient ces idées, rêvait depuis son enfance de voyager, de découvrir de nouveaux paysages, de rencontrer des peuples différents. En étudiant la biologie, son désir de voyage s'est précisé : elle voulait partir aux îles Galapagos pour analyser la faune et la flore de ce petit paradis naturel. Mais c'était impossible de quitter la RDA sans autorisation, surtout pour une destination si exotique. Alors elle s'est portée candidate pour des voyages dans d'autres pays communistes : URSS, Cuba, Mongolie... Mais elle a fini par comprendre que si elle était toujours refusée c'était à cause de son lien de parenté avec des habitants de l'Allemagne de l'Ouest. Pas de chance... Elle ne trouvait pas de sens à sa vie dans un cadre aussi étouffant. Elle avait besoin de liberté et d'espaces à découvrir.
Elle a rencontré un jeune homme qui lui aussi aspirait à une vie plus libre et ouverte sur l'extérieur. Tous les deux, ils ont décidé de s'enfuir de la RDA vers le Danemark, avant de pouvoir rejoindre d'autres terres. Ils ont donc organisé leur fuite sans prévenir personne, pour éviter tout risque de délation mais aussi de nuisance pour leur proches pouvant être arrêtés pour complicité d'évasion.
Carmen Rohrbach nous a raconté son histoire et nous lisait parfois des passages de son livre autobiographique
Solange ich atme (= aussi longtemps que je respire), qui relate sa fuite si risquée vers la liberté avec son compagnon de route Jürgen.
Ils sont partis en cachette un soir du mois d'août et ont roulé toute la nuit vers la côte nord de l'Allemagne. Dans la journée ils se sont mêlés aux vacanciers d'un camping. Puis ils ont roulé encore de nuit avant d'arriver au bord de la mer. Là ils sont montés sur un canot pneumatique en combinaisons de plongée avec d'infinies précautions pour ne pas alerter les nombreux gardes-côte. Ils avançaient sans bruit dans la nuit, couchés sur le canot pour empêcher les vigiles de voir leurs silhouettes de loin. Malheureusement ils ont été repérés. Des faisceaux de lumière aveuglante se sont braqués sur leur petite embarcation. Ils ont décidé d'abandonner le bateau et de continuer leur chemin à la nage, car c'était leur seule chance d'atteindre la liberté tant espérée. Ils ne voulaient pas renoncer si vite. Elle, toute seule, aurait peut-être fait demi-tour car 50 km à la nage ce n'était pas du tout prévu ; ils auraient du se trouver sur leur canot. Mais à deux, ils se sentaient plus forts.
Ils ont nagé toute la fin de la nuit ainsi que la journée du lendemain. Sans s'arrêter. Sans dormir, boire, ni manger. Ils s'étaient accroché une corde entre eux et ça lui donnait du courage de sentir qu'il nageait à côté d'elle. Grâce à une lampe de poche imperméable et à des outils de marin, ils pouvaient plus ou moins s'orienter dans la bonne direction. "Nous avons dépassé la frontière !" lui a dit Jürgen au bout d'un moment. Quelle joie !
Ils ont continué à nager au beau milieu de cette mer. Heureusement, ils s'étaient entraînés avant leur départ, mais ils ne pensaient pas avoir à nager autant ! La fatigue, la faim et la soif ne se faisaient toujours pas ressentir après 12 heures de nage, car ils étaient motivés par le but à atteindre et la volonté de survivre.
Mais elle traverse tout d'un coup une période de découragement et perd espoir : elle a l'impression que chaque vague la ramène en arrière et se demande s'ils ne nagent pas vers une mauvaise direction. Ils ne voient aucun signe de vie depuis des heures : pas de bateau, pas d'avion, pas d'oiseau. Son corps n'a plus assez d'énergie pour se réchauffer, elle commence à ressentir le froid. Elle tire trois fois sur la corde de liaison pour signaler à Jürgen qu'elle a un problème. Pour la première fois, elle se dit qu'ils vont mourir. Son ami nage plus près d'elle. Elle a honte de lui parler de la mort, elle lui dit juste qu'elle n'en peut plus. "Aussi longtemps que tu peux parler, tu peux aussi nager !" l'encourage-t’il.
Ils aperçoivent enfin un bateau qui se dirige vers eux. En lettres dorées est écrit dessus "Lübeck", nom d'une ville de l'Allemagne de l'Ouest. Ils lui font des signes mais font attention à ne pas nager trop près de lui pour ne pas se faire aspirer par son courant. Malheureusement, ils n'ont pas du être repérés par les marins à son bord car le bateau continue à passer et disparaît. Dommage pour cette fois-ci mais ils ne perdent pas espoir car ils se disent que c'est la preuve qu'ils sont sur une voie de passage de bateaux.
Dans la nuit suivante, Carmen n'a vraiment plus de force. Jürgen secoue la corde et lui demande pourquoi elle était sans mouvement dans l'eau. "Je rêvais, ne t'inquiète pas." répond-elle, et elle reprend un peu courage. Ils nagent vers une sorte de phare, enfin un point de repère fixe ! Ils sentent soudain quelque chose de dur sous l’eau : un rocher ? la côte ? Non, c'est une ligne en métal qui permet de guider les bateaux de nuit dans la bonne direction. Ils se posent sur une petite plate-forme et dorment, en se relayant pour faire le guet. Au matin, ils se réveillent tous deux, réchauffés par les rayons du soleil sur leurs combinaisons noires. (Carmen nous avoue s'être probablement endormie pendant son tour de garde.) Un bateau polonais est arrêté devant eux et on leur demande ce qui leur est arrivé. Ils répondent en anglais qu'ils viennent du Danemark et que leur bateau a fait naufrage. Mais les marins polonais préfèrent vérifier leur histoire et se renseignent auprès des autorités est-allemandes. Des soldats de la National Volksarmee (armée de l'Allemagne de l'Est) viennent les chercher et les font monter de force dans leur bateau, les menaçant même de leurs armes. Carmen et Jürgen savent que leur fuite est terminée. Pas de liberté mais au moins leur vie est assurée car ils n'auraient plus eu la force de continuer leur nage vers le Danemark. Ils leur restaient probablement encore 20 à 30 km.
Ironie du sort : ils apprendront ensuite que ce bateau de la NVA n'avait pas le droit d'être dans cette zone maritime et que les soldats avaient encore moins le droit de les ramener de force en RDA...
Carmen et Jürgen sont emprisonnés et c'est ici que leurs chemins se séparent. Carmen subit des interrogatoires car on veut savoir qui de ses proches était au courant de son projet d'évasion et aurait dû la trahir mais elle n'en avait parlé à personne. D'autres prisonnières lui disent : "Ne t’en fais pas, nous allons être rachetées par l'Allemagne de l'Ouest !" Carmen n'y croit pas. Et pourtant, au bout de 2 ans passés en prison, elle est libérée à l'Ouest.
Elle y obtient de nouveaux papiers, sa peine de prison est annulée et elle poursuit ses études scientifiques. Un jour, un de ses profs lui propose de partir étudier aux Galapagos ! Son rêve se réalise enfin !
Après la chute du Mur elle a revu sa famille.
Elle avait peur de leurs réactions, mais son père l'a rassurée : même si dans son travail il a été rétrogradé sans explication après la tentative de fuite vers l'Ouest de sa fille, il lui a dit qu'il l'aimerait toujours car elle restait sa fille.
Carmen Rohrbach est devenue une grande aventurière. Elle a fait des voyages au Yémen, en Mongolie, en Patagonie ou en France sur les chemins de St Jacques de Compostelle et a publié plusieurs livres sur ces aventures : ce qu'elle a vu sur la nature et sur les hommes qu’elle a rencontrés. Je pense que je vais lire son livre Solange ich atme, parce que son histoire m'a captivée et que son style me plaît : un allemand poétique et pas trop difficile à comprendre pour une petite Française !